Pertinence en radiologie des urgences : Comment améliorer la gestion des examens radiologiques aux urgences ?

Dans un contexte de tension durable sur les services d’urgences, marqué par l’augmentation continue du nombre de passages, le vieillissement des patients et l’allongement des délais de prise en charge, la pertinence des examens radiologiques s’impose comme un enjeu stratégique. Mieux cibler les prescriptions, réduire les examens inutiles, accélérer l’accès à la radiologie et fluidifier le parcours patient sont devenus des priorités partagées par les urgentistes comme par les radiologues.

Au-delà de la seule question technologique, plusieurs solutions concrètes se dessinent : réorganisation des circuits, développement d’examens différés, protocoles de coopération avec les manipulateurs, amélioration du dialogue clinique et usage raisonné de l’intelligence artificielle. Autant de pistes pour faire de la radiologie un levier majeur d’efficience, de qualité et de soutenabilité pour les urgences de demain.

Pr Medhi KHELLAF (chef de service Urgences, Hôpital Henri Mondor, AP-HP, Créteil) - Pr Alain LUCIANI (radiologue, Hôpital Henri Mondor, AP-HP, Créteil) - Pr Julien FRANDON (radiologue, CHU de Nîmes) - Dr Guillaume HERPE (radiologue, CHU de Poitiers) - Dr Vivien THOMSON (IMADIS Groupe)

urgences

Cette session managériale organisée à l’occasion des JFR Urgences 2026 à Marseille affichait un objectif clair : repenser l'organisation de la radiologie aux urgences, de l'orientation des patients jusqu'à la gestion des comptes-rendus. Aux côtés des radiologues présents pour l’occasion, le Pr Mehdi KHELLAF, chef du service des urgences du CHU Henri-Mondor (APHP, Créteil), a apporté l'éclairage indispensable du terrain.


Un contexte sous tension

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Entre 2000 et 2020, le nombre de passages aux urgences en France a doublé, passant de 10 à 20 millions par an. Dans le même temps, le temps de passage moyen a augmenté de 3 heures pour atteindre 5 à 7 heures, en partie du fait des délais incompressibles liés aux examens biologiques et d'imagerie. Les flux sont pourtant prévisibles : pics en hiver, le lundi, et occupation maximale des services vers 16h.

Le profil des patients se transforme. La traumatologie représente 33 % des passages. Les cas psychiatriques atteignent 10 % du flux. Surtout, la part des plus de 75 ans explose : à Henri-Mondor, un patient sur six appartient à cette tranche d'âge. Les conséquences sont graves : un patient de plus de 75 ans passant une nuit sur brancard présente une surmortalité de 40 % et 30 % d'effets indésirables supplémentaires. Le Pr Medhi KHELLAF a évoqué sans détour un "tsunami de personnes âgées" qui s'annonce dans les années à venir.


La radiologie au cœur du parcours

Concernant spécifiquement le site du CHU Henri Mondor, environ 30 à 33 % des patients aux urgences bénéficient d'un examen d'imagerie, un chiffre inférieur aux données nationales ; 56 % de ces examens concernent des radiographies standard et 44 % des scanners. Ces volumes imposent une réflexion sérieuse sur la pertinence des prescriptions.

Les données d'analyse a posteriori, produites par filière clinique, sont éclairantes. Pour l'embolie pulmonaire, le taux de détection est de 14 %, pour une cible fixée à 15 % — une filière globalement bien calibrée. En revanche, pour les traumatismes crâniens, 90 % des scanners réalisés reviennent normaux, ce qui représente une marge d'optimisation considérable. Des biomarqueurs comme le S100B et le GFAP pourraient permettre de réduire de 33 % le nombre de scanners cérébraux demandés. Pour les douleurs thoraciques, l'introduction de nouveaux scores a déjà permis une réduction de 20 % des scanners.
Ces analyses s'appuient sur une grille de lecture structurée — urgence indiscutable, urgence discutable, examen programmable, examen non indiqué — qui permet d'engager des discussions collégiales et d'ajuster les pratiques au fil du temps.

Fluidifier le parcours : des solutions concrètes

Plusieurs leviers organisationnels ont été discutés lors de la table ronde qui a suivi cette présentation. L'un des plus prometteurs – et disruptif !! – évoqué consisterait à installer un scanner low-dose et une salle de radiographie en amont de l'entrée des urgences, de sorte que le médecin urgentiste puisse voir le patient avec les résultats déjà disponibles  fournis par le radiologue — un vrai "circuit court". Dans l’attente de telles organisations, des protocoles de coopération manipulateurs/radiologues sont déjà en œuvre au sein de l’APHP autour des soins radiologiques apportés à certains traumatismes. Les manipulateurs radio dans le cadre de ce protocole, et sous la responsabilité d’un radiologue déléguant sur site, adaptent le choix de la technique de radiologie (radiographie ou scanner) en fonction de demandes protocolées formalisées par les médecins urgentistes,  fluidifiant ainsi le parcours sans alourdir la charge médicale.
Pour désengorger les urgences, notamment la nuit, des systèmes d'examens différés ont été mis en place dans certains centres. Le principe : l'urgentiste demande un examen pour un patient stable, réalisé sous 48h à 7 jours, la radiologie gérant la prise de rendez-vous via des secrétaires disponibles 7j/7 et des logiciels dédiés. Le revers de la médaille : les rendez-vous non honorés qui représentent déjà environ une demi-journée de scanner perdue toutes les trois semaines sur certains sites, comme rappelé spécifiquement pour le CHU Henri-Mondor.

Communication et culture : le chantier humain

Le décalage culturel entre urgentistes et radiologues a été longuement discuté. Les urgentistes fonctionnent en flux continu ; les plannings de radiologie, souvent calés sur une fin de service vers 18h en soins programmés ne coïncident pas toujours avec le pic d'activité des urgences, situé entre 16h et 17h. 
Sur la communication, le ton était direct : les radiologues attendent une question clinique précise, pas une demande formulée par "je veux un scanner". Le mot "négociation" a été jugé inapproprié — il devrait être remplacé par "discussion". La mise en place de filières structurées, comme la suspicion d'appendicite pédiatrique avec le score d'Alvarado, permet d'obtenir des informations cliniques écrites en amont et de rationaliser les échanges. Des équipes de régulation médicale radiologique, actives 24h/24 et 7j/7, existent dans certains centres organisant des activités de téléradiologie — mais la difficulté à joindre les médecins demandeurs reste un obstacle réel.

Technologies : entre promesses et limites

L'IA est déjà déployée pour l'aide à l’interprétation des radiographies, notamment la détection de fractures. Mais ses limites sont connues — les luxations, par exemple, lui échappent davantage — et la question de la responsabilité en cas d'erreur reste sans réponse claire. La supervision humaine est indispensable. La table ronde a montré que ces logiciels étaient aussi attendus pour aider à l’organisation des soins, en aidant à prioriser des circuits, soit en amont (orientation) soit en aval (hospitalisation dans le secteur le plus adapté).
La téléradiologie a fait l'objet de discussions franches : dans un centre, elle a été qualifiée de "catastrophe", les « téléradiologues » acceptant toutes les demandes sans régulation, augmentant mécaniquement la pression sur les équipes de jour et les équipes de manipulateurs. Néanmoins des outils de suivi existent et sont en œuvre pour suivre quasiment en temps réel les performances de chaque site demandeur quant au respect de la pertinence comme rappelé par le Dr Vivien THOMSON, outils qui ne sont à date pas disponibles par manque d’interopérabilité dans la plupart des structures de soins radiologiques.

3 messages clés pour cette session 

-    La pertinence des examens est un gisement d'efficience sous-exploité pour fluidifier les soins aux urgences: 90 % de scanners normaux pour les traumatismes crâniens, c'est autant de marge de manœuvre.
-    L'organisation prime sur la technologie : un circuit court bien pensé  la mise en œuvre efficace de soins radiologiques différés inscrits dans un parcours de soins incluant l’hôpital et la ville, ou un protocole de coopération avec les manipulateurs apporte des résultats immédiats, sans attendre les promesses de l'IA. 
-    Le rapprochement avec les urgentistes n'est plus optionnel — il conditionne la qualité et la soutenabilité de notre activité. La radiologie d'urgence doit cesser d'être perçue comme une activité périphérique pour s'affirmer comme un acteur structurant du parcours de soins. Les JFR Urgence à Lyon seront l'occasion de transformer ces intentions en programme commun.