L’image radiologique : don et contre don
On s’étonnera de poser la question du don au sein d’un examen d’imagerie médicale. La situation est peut-être trop fugace, presque trop anonyme, pour voir clairement en quoi le don peut s’y appliquer et trouver un sens. D’aucuns penseraient même que mettre du don et du contre-don dans l’examen viendrait nuire aux rapports entre patient, manipulateur et radiologue. Cela subordonnerait la relation de ces trois acteurs à des logiques d’intérêts, sans réelle rencontre. Par ailleurs, le don créé une dette sociale : donner implique d’avoir un ascendant sur celui qui reçoit.
Pour autant, la situation se rencontre plus qu’on ne le pense : c’est un patient qui se sent floué si le contre-don du radiologue s’arrête à un « il n’y a rien à l’examen ». Un radiologue qui peut se sentir offusqué face à l’insatisfaction d’un patient, alors qu’il a passé du temps à interpréter l’examen en mobilisant ses connaissances. Nous voyons donc que l’examen n’échappe pas à cette logique de don.
Nous aimerions montrer ici que continuer à ne pas conscientiser ces dons à l’œuvre dans l’examen d’imagerie peut nuire à la relation professionnel-patient.
L’examen d’imagerie : un moment bref aux dons multiples
A priori, c’est l’image l’objet de l’échange. Mais notons un paradoxe juridique. L’image n’est légalement possédée par personne. Ni par les professionnels qui réalisent l’acte, ni par l’hôpital (perçu plutôt comme un hébergeur ou centre de traitement des données selon la CNIL), ni par le patient, qui a cependant un droit d’information et d’accès à ses données de santé (Article L1111-7 du Code de la Santé Publique). Autrement dit, s’échange une image que personne ne possède. Dans ce flou législatif, le droit devient clair : l’image n’appartient à personne. Puisque nous pouvons donner ce que nous ne possédons pas, nous sommes dans une impasse pour penser les relations entre patient, manipulateur et radiologue à l’aune du don et du contre-don. Plutôt que de se concentrer sur l’image, concentrons-nous donc sur les autres dons vraiment à l’œuvre dans l’examen.
1°) Le patient donne son corps. C’est son corps qui va permettre de réaliser l’examen. Sans patient dans l’IRM ou le scanner, que du vide et pas d’image. Pour peu que l’image soit réutilisée ensuite dans des manuels de radiologie ou des articles scientifiques, le don de son corps dépasse le cadre du seul examen.
2°) Le cas échéant, le manipulateur donne de ses compétences techniques et relationnelles. Il est la clé pour que l’examen se passe bien.
3°) Le radiologue donne au patient et/ou au médecin demandeur une interprétation de l’image et partage ses connaissances médicales. C’est le compte-rendu.
Don, intérêt et lien social
Si l’image est au cœur de l’échange, elle semble plutôt être médiatrice des divers dons à l’œuvre qu’un don en elle-même. Il ne faut donc pas s’y tromper et comprendre ici que chacun donne et chacun reçoit. Chacun doit donc rendre. On pourra objecter qu’il ne s’agit pas vraiment de don car chacun y trouve son intérêt (aller mieux, faire son travail, etc.), et donc que la triple obligation ne s’applique pas. Mais le don n’est pas forcément dépourvu d’intérêt (Caillé, 2005). On peut donner et avoir de l’intérêt à donner, tant que le lien social prime sur la logique d’intérêt. Le don devient ainsi modestement « toute prestation effectuée sans garantie de retour en vue de nourrir le lien social » (Godbout, Caillé, 1992 : 32). Et c’est peut-être lorsque cela est perdu de vue que le don devient potentiellement inégalitaire. Lorsque l’examen n’est perçu que comme un moyen, et non pas comme un échange, on en oublie de regarder la question du don, pourtant si importante dans le tissu social. La question qui se pose donc est de savoir comment rendre à hauteur de ce qui est reçu, pour chacun des partis, sans laisser aucun donateur sans contre-don, au risque de se sentir instrumentalisé.
Déborah Gasnot
Ingénieure de recherche en anthropologie
Chargée de mission – Chaire de philosophie à l’hôpital