Innovation et sobriété, tension ou complémentarité nécessaire ?
Dans le même temps notre système de santé face à des contraintes croissantes (limites planétaires, augmentation du prix de l’énergie, équilibre financier de notre système de santé, le cadre éthique et déontologique notamment d'un accès équitable et une juste répartition des soins) qui appellent à une refonte de nos pratiques vers un modèle soutenable, résilient, et protecteurs de la santé des générations présente et future. C'est dans ce cadre que s’est imposé la notion de sobriété en santé. Les dynamiques d’innovation et de sobriété se heurtent-elles, ou peuvent-elles converger pour assurer la durabilité de notre système de santé ? Une session du Groupe Ecoresponsablité de la SFR aborde ce thème aux JFR 2026.
Un constat qui s'impose à l’ensemble du système de santé
Depuis les travaux de l’Agence de la Transition Ecologique (ADEME) en juin 2022, la sobriété est considérée comme un incontournable de la transition écologique. Le 9 décembre 2025, l'Académie nationale de médecine (ANM) explore le concept et publie un rapport au titre univoque : La sobriété dans le soin – principe civique de solidarité. La sobriété y est définie non comme une privation, mais comme un mode d'exercice soignant privilégiant la pertinence et la qualité des soins à la quantité, face à une surmédicalisation considérant le soin comme un bien de consommation parmi d’autres. L’ANM appelle à repenser les circuits des produits de santé et l'organisation des plateaux techniques à l'aune de cette sobriété énergétique et environnementale, un appel qui concerne au premier chef notre spécialité grande consommatrice d'énergie et de ressources rares (iode, gadolinium, hélium).
La pertinence des actes, premier levier de sobriété
Avant même que la sobriété n’alimente le débat public, la radiologie française a travaillé à promouvoir des soins radiologiques pertinents et utiles. Le Guide du Bon Usage des examens d'imagerie médicale (GBU) puis l’outil ADERIM (Aide à la demande d’examens de radiologie et imagerie médicale) hiérarchisent pour des centaines de situations cliniques l'acte radiologique le plus adapté et le moins irradiant. Cette pertinence médicale se traduit également sur le versant de l’empreinte carbone des soins. Selon le Shift Project, une échographie émet en moyenne 0,65 kg CO2e, contre 2,1 à 4,5 kg pour un scanner et 8,5 à 13,7 kg pour une IRM, soit un facteur 33 entre la modalité la moins émettrice et la modalité la plus émettrice. En santé, sobriété et pertinence sont fondamentalement liées.
Innovation et sobriété : les exemples de l'IRM 7T et de la radiologie spatiale
Deux illustrations récentes montrent qu’une tension entre innovation et sobriété n'est pas théorique. L'IRM à ultra-haut champ 7T offre une résolution d'image inédite pour la recherche en neurosciences et la pratique clinique actuelle et future, mais nécessite une consommation énergétique et une empreinte matérielle plus importantes qu’un appareil clinique standard, pour un nombre d'indications encore restreint. La radiologie spatiale illustre une autre facette de cette tension. Depuis 2020, la Société Française de Radiologie (SFR), le Centre National d’Études Spatiales (CNES) et l'institut MEDES développent des outils d'imagerie miniaturisés et téléopérés (échographie 4D pilotée depuis la Terre, trousse de radiologie interventionnelle permettant à des astronautes de réaliser un drainage en autonomie). En 2026, une équipe est même parvenue à réaliser les premiers clichés radiographiques humains en orbite. Ces recherches répondent à un élan anthropologique fondamental, celui de repousser la frontière de l'exploration et de la médecine en milieu extrême. Elles mobilisent des moyens considérables pour un nombre de patients, par définition, très restreint. Cependant des retombées potentielles (imagerie ultra-portable, soins radiologiques interventionnels optimisés et mini-invasifs etc.) pourraient se concrétiser demain dans la pratique radiologique courante.
Ces exemples résument le dilemme : comment allier l’innovation nécessaire aux avancées médicales de demain (mobilisant d’importantes ressources) et la sobriété qui appelle à concentrer les moyens sur le soin courant pertinent (dans un contexte de ressources limitées) ? Comment guider et promouvoir une innovation au service de la transition écologique, pour des soins plus sobres et durables ?
Encadrer les industriels : le rôle des pouvoirs publics
La sobriété en imagerie ne peut reposer sur la seule responsabilité des radiologues : elle engage aussi les fabricants d'équipements et de produits de santé. Depuis le PLFSS 2024, un critère environnemental a été introduit dans la fixation des prix des dispositifs médicaux, pouvant pénaliser financièrement les fabricants jugés trop polluants. En mars 2026, les filières industrielles ont remis à l'État le deuxième volet d'une feuille de route de décarbonation des produits de santé à horizon 2030, alors que le système de santé français représente 49 millions de tonnes de CO2 émis par an, dont 7,4 millions imputables aux seuls dispositifs médicaux. Cette régulation publique, encore émergente, doit désormais s'articuler avec les impératifs cliniques : elle ne peut se limiter à un signal prix, elle doit orienter la conception même des équipements — durabilité, réparabilité, sobriété énergétique en veille — dès le cahier des charges.
Le Shift Project et la parole des soignants
Le Shift Project, qui a placé la sobriété au cœur de ses rapports Décarboner la santé depuis 2021, a déployé entre mars et septembre 2026 la plus vaste consultation indépendante de soignants jamais menée en France sur le climat et la santé. Ce questionnaire en ligne anonyme visait à recueillir la parole des professionnels de santé — radiologues compris — pour nourrir des recommandations sur le « juste soin » et la décarbonation du système de santé. Ce fut l'occasion pour les professionnels de santé de témoigner de leurs expériences et d’exprimer leurs visions du système de santé de demain. Les résultats sont attendus pour le 3 novembre 2027.
Vers une « low tech » du soin
Une innovation choisie, évaluée et déployée avec discernement peut rejoindre les exigences de la sobriété ; à l'inverse, une sobriété mal comprise, réduite à la restriction budgétaire, desservirait patients et soignants. L'ANM met d'ailleurs en garde contre ce risque de confusion. Pour la radiologie française, l'enjeu n'est donc pas de choisir entre innovation et sobriété, mais de les faire converger : renforcer la culture de la pertinence héritée du GBU et de l‘ADERIM et accentuée par le « bonus sobriété » de l’Assurance Maladie depuis 2025, encadrer les industriels sans freiner la recherche, et faire entendre la voix des soignants dans les grandes consultations en cours. L’enjeu est de taille : dessiner les contours d'une radiologie performante, résiliente et durable.
Références
- Académie nationale de médecine (ANM). La sobriété dans le soin – principe civique de solidarité. Rapport adopté le 9 décembre 2025.
- DesRoche C, Castillo F, Sharma S, et al. Climate resilient and environmentally sustainable radiology: a framework for implementation. Radiology Advances, 2025.