Composition corporelle en oncologie : au-delà de l'image, un biomarqueur pronostique clé
Les mesures anthropométriques, au-delà du simple reflet du statut nutritionnel, s'affirment aujourd'hui comme des outils prédictifs majeurs des capacités physiques, de l'état de santé global et de la survie des patients. En oncologie, l'analyse de la composition corporelle — notamment la quantification de la masse musculaire et du tissu adipeux — devient un enjeu crucial pour personnaliser la prise en charge.
Le défi : Équilibrer la balance entre tumeur et crise énergétique
Le soin apporté au patient cancéreux doit désormais viser un équilibre fragile : lutter contre la progression tumorale tout en gérant la "crise énergétique" induite par la maladie et les traitements. Cette évaluation morphométrique possède une valeur pronostique de premier plan et le radiologue y contribue directement.
L'examen scanographique : la pierre angulaire de l’évaluation
Lors de la séance ESR- EORTC- Holistic evaluation of cancer patients : influence of non-cancer-related factors, l’équipe du CHU Henri Mondor, aux côtés d’équipes de l’Ente Ospedaliero Cantonale (EOC), The Royal Marsden (Londres), et de l’Humanitas Research Hospital (Rozzano), a confirmé que le scanner s’impose comme l’outil de référence pour l’analyse de la composition corporelle en oncologie. Son utilisation systématique dans le bilan initial et le suivi des patients cancéreux offre une opportunité unique : obtenir des données précises sans irradiation supplémentaire ni examen complémentaire.
Méthodologie : du pixel à l'indice de masse musculaire
Le processus d'évaluation repose sur une approche segmentaire rigoureuse, articulée en quatre étapes clés, incluant :
- Sélection de la coupe de référence : Coupe axiale passant par le milieu de la troisième vertèbre lombaire (L3).
- Application de seuils de densité (Hounsfield) : On utilise des fenêtres spécifiques, par exemple de -29 à +150 UH pour le muscle squelettique, et de -190 à -30 UH pour le tissu adipeux sous-cutané.
- Segmentation et mesure : À l'aide de logiciels dédiés, les surfaces des différents compartiments (muscles psoas, para-vertébraux, droits de l’abdomen, transverses et obliques) sont segmentées pour obtenir une aire en cm².
- Calcul du Skeletal Muscle Index (SMI) : Pour s'affranchir de la morphologie du patient, cette surface musculaire est normalisée par la taille au carré (cm²/m²).
Impact pronostique dans le cancer du pancréas : au-delà de l’évaluation baseline
S’il est un domaine où la composition corporelle prend tout son sens, c’est bien l’oncologie pancréatique. Le cancer du pancréas est l’archétype de la maladie cachectisante où la balance énergétique est précocement rompue. Les données présentées lors du congrès ECR2026 soulignent que la myopénie préopératoire est un prédicteur indépendant de faible survie globale et de complications chirurgicales. Le constat est identique pour les patients sous chimiothérapie palliative : la déplétion musculaire initiale est un signal d’alarme clinique majeur.
Toutefois, la véritable avancée réside dans la notion de suivi longitudinal. Il ne suffit plus de constater l'état nutritionnel au diagnostic ("baseline") ; il faut monitorer son évolution sous traitement. L'étude IMPACT (1) a déjà montré que la perte musculaire survenant pendant la chimiothérapie pour un cancer du pancréas avancé est associée à une survie globale plus courte. L’équipe du CHU Henri-Mondor, Créteil a approfondi cette question à travers une étude rétrospective incluant 142 patients atteints d'un cancer du pancréas non résécable, tous traités par chimiothérapie de première ligne. L'objectif était d'évaluer l'intérêt opportuniste du scanner pour prédire la survie, non seulement à l'initiation du traitement, mais aussi lors du premier bilan de réévaluation.
Les résultats présentés lors du congrès européen ont ainsi démontré que la dynamique des tissus est plus parlante que la mesure statique :
- Un Delta SMI (Skeletal Muscle Index) > 10 % (perte de muscle) entre le scanner initial et le premier scanner de suivi est significativement associé à une survie globale réduite.
- Un Delta SATI (Subcutaneous Adipose Tissue Index) > 15 % (perte de graisse sous-cutanée) constitue également un facteur de mauvais pronostic pour la survie globale.
Conclusion : Le radiologue, acteur de la médecine de précision
En conclusion, l’évaluation de la composition corporelle par scanner ne doit plus être considérée comme une option de recherche, mais comme une composante intégrale du compte-rendu en oncologie pancréatique.
Le message clé à retenir de cette présentation à l’ECR 2026 est le suivant : "Le mouvement l'emporte sur l'état". Un patient dont les masses musculaires et graisseuses s'effondrent après la chimiothérapie est un patient à haut risque, nécessitant une intervention nutritionnelle et métabolique adaptée. En tant que radiologues, nous tenons entre nos mains — et sur nos consoles — les clés d'une prise en charge personnalisée et proactive.
Références
- Basile D, Parnofiello A, Vitale MG, et al. The IMPACT study: early loss of skeletal muscle mass in advanced pancreatic cancer patients. J Cachexia Sarcopenia Muscle. 2019;10(2):368-377. doi:10.1002/jcsm.12368